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Abdelghani Bousta : le processus électoral de 1993 et l’échec de la première alternance

En 1995, Abdelghani Bousta publiait dans l’hebdomadaire du PADS, Attarik, un article sous le titre « La transition démocratique bloquée et la nécessité historique de la lutte démocratique unitaire ».

Cet article est paru après l’échec de la première tentative d’alternance, à la suite des élections législatives de 1993. 

Un texte assez long, publié sur deux numéros de cet hebdomadaire d’alors, le 20 mai et 3 juin 1995. 

Nous avons tenté de le résumer en quelques pages.

Après un rappel du processus électoral et des négociations pour une alternance gouvernementale, Abdelghani revient sur l’urgence de l’union des forces démocratiques, sur des bases cohérentes avec les fondamentaux de la démocratie. Il avait en 1993, publié sur cette question…

 

Ce texte débute par un sous-titre qui pointe une « démocratie… qui marche sur la tête »,  permettant à l'auteur de faire le point sur le bilan du processus électoral d’alors.

« Il est désormais de notoriété publique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, que toutes les expériences électorales  qu’a connues notre pays depuis l’indépendance sont des expériences contestables, compte tenu des fraudes et des interventions directes de l’appareil exécutif. : de la propagande manifeste en faveur du candidat de l’administration, jusqu’à l’annonce officielle de résultats différents de ceux issus du dépouillement local. » 

C’est en définitive, selon Abdelghani Bousta, la reproduction des mêmes pratiques tout en modifiant les méthodes « plus habiles, plus subtils et plus expérimentés ». Feindre respecter les règles du processus électoral,  écrit-il. « L’appareil exécutif cherche désormais à déterminer à l’avance les résultats souhaités des élections ». Mais, lorsque survient un obstacle, l’exécutif emploie les « moyens coercitifs directs ».

Sa logique consiste, pour arriver à ses objectifs, d’une part de « récompenser » les partis qui le soutiennent et, d’autre part « fabriquer des images » à l’exportation : des fraudes pas trop « grossières », un semblant de pluralisme, débats à la télévision…Mais « les prérogatives et les pouvoirs du Parlement lui-même restent limités et constitutionnellement encadrés » et les fondamentaux de la démocratie « restent relégués au second plan »

Abdelghani Bousta, décrit la composition de la majorité parlementaire sur commande : « l’analyse de ses mécanismes, nous montrent jusqu’où cette méthode a poussé l’art de la " fraude scientifique " et méthodiquement organisée, aussi bien lors de l’élection des deux tiers, le 25 juin 1993, que lors de la désignation du tiers restant, le 17 septembre de la même année.

La nomination du " nouveau " gouvernement a reconduit Karim Lamrani comme premier ministre ainsi que seize anciens  ministres à leur poste. Abdelghani Bousta  rappelle la manière dont a été nommé ce nouveau gouvernement de Karim Lamrani, gouvernement transitoire « dans l’attente de la formation d’un gouvernement d’union nationale.  

Et, alors que de grandes difficultés persistaient durant les négociations pour un gouvernement d’alternance, il fut remplacé en juin 1994 par Abdellatif Filali, à la tête du même gouvernement  « dans l’attente de la réalisation de "l’alternance" ». 

Avant de développer les différentes positions et projets de ce nouveau premier ministre, et ce avant l’échec annoncé de l’alternance, le 11 janvier 1995, l’article se penche sur les raisons de l’échec des négociations .

Selon Abdelghani, cette alternance a, en définitive  échoué en raison des « fondements objectifs sur lesquels elle avait été construite » et non pour des raisons focalisées par les médias, à savoir « le maintien ou non du ministre de l’Intérieur et de l’Information à son poste ». 

 

Le pouvoir, écrit Abdelghani,  avait  taillé sur mesure  le cadre constitutionnel et voulait réaliser l’alternance dans le cadre du même système constitutionnel. Son objectif était de compromettre l’opposition parlementaire en l’impliquant dans la mise en œuvre de sa politique et en l’associant à la gestion d’une crise économique et sociale.

Quant à  l’opposition parlementaire, elle s’est engagée dans un bras de fer autour de « l’alternance consensuelle », mettant de côté ses revendications constitutionnelles fondamentales qui constituent pourtant la pierre angulaire de toute réforme politique sérieuse permettant d’imposer un État de droit.  Quelle aurait été sa légitimité d'entrer au gouvernement, avec l’obligation de réaliser les objectifs bien calibrés du pouvoir ? Pourquoi avoir entamé des négociations pour entrer au gouvernement alors  qu’elle était confrontée à des contradictions internes en son sein au sujet de cette opportunité ?

Cette impasse a conduit plusieurs militants progressistes au sein de cette opposition « à exprimer leurs réserves et leur opposition à une participation au gouvernement ».

 Dans le même temps, le mirage d’une participation au gouvernement a ravivé les aspirations ardentes et la nostalgie diffuse du pouvoir chez une élite politique qui constituait, objectivement, matériellement et moralement, un prolongement de la politique de la classe dirigeante au sein même de l’opposition parlementaire, ainsi que chez tous ceux qui font de l’action politique un moyen de satisfaire leurs instincts d’arrivisme…

C’est la conjonction de ces facteurs, écrit Abdelghani Bousta, qui « nous rapproche de la réalité des causes de l’échec de l’alternance, et ce, indépendamment de ce qui est apparent ou caché, explicite ou tacite... »

 

À la suite de l’échec de cette alternance, après une nouvelle période de vide politique, le gouvernement tout entier fut limogé mais son premier ministre a été maintenu à son poste  pour constituer un nouveau gouvernement. Cependant, Mr Abdellatif Filali n’appartenant à aucun parti politique, « rien ne l’obligeait, au regard des dispositions de la Constitution en vigueur, à choisir les membres du gouvernement au sein de la majorité parlementaire. »

L'auteur souligne que le Premier ministre a évoqué devant le Parlement — entre autres sujets — l'existence d'une fracture sociale, une réalité que le mouvement progressiste a maintes fois dénoncée. Toutefois, qui en porte la responsabilité et quelles sont les solutions? Autant de questions qui, selon lui, ont été totalement occultées par le gouvernement.

Or, l'aggravation de cette fracture sociale fait peser la responsabilité sur les autorités qui ont opté pour une logique de dépendance à l'égard du Fonds Monétaire International et la soumission aux exigences de « l’ajustement structurel ». Ceci a fourni l'occasion de démanteler ce qui restait de l'héritage et des acquis de l'ère de l'indépendance, tout en ouvrant la voie à ce qui a été qualifié de « privatisation »...

Un choix de dépendance «  qui a empêché notre pays, pendant des décennies et après s’être débarrassé du colonialisme direct, de progresser sérieusement vers l'édification et le développement d'une industrie moderne capable de répondre à ses besoins ». 

Sans compter qu’a été nommé à la tête du ministère chargé des droits, Mohamed Ziane, connu pour ses actions contre les prisonniers politiques. La signification de cette nomination: « Les droits de l’homme ont atteint leur destination finale dans notre pays et leur guichet officiel a fermé ».

Dans un second chapitre, l’article aborde la crise structurelle et le dénominateur commun des programmes des formations démocratiques.

Il met  l’accent sur certains aspects de cette crise, au  premier rang duquel figure la  désagrégation de nos structures économiques nationales, conséquence des rapports néo coloniaux.  « L’élargissement du marché commun européen  notamment avec l’adhésion de l’Espagne et du Portugal, puis le traité de Maastricht sur l’Union européenne a plongé ces secteurs tournés vers l'exportation dans une crise croissante. »

Selon Abdelghani Bousta, en répondant systématiquement à la demande des marchés extérieurs, l’État transforme le déficit commercial en déficit chronique. A cela s’ajoute  l’aggravation de la dette extérieure qui hypothèque les ressources du pays et l’entrave dangereusement.

Si l’élan nationaliste  et progressiste a, certes,  constitué un frein relatif à ces choix durant les premières années de l'indépendance, « le choix de la dépendance et du capitalisme sauvage s’est ensuite manifesté au grand jour et en a montré les crocs, une fois que les conditions politiques lui ont permis d’écarter le mouvement national des lieux d’influence et de décision ».

Ce sont là, affirme Abdelghani,  des causes qui aggravent les disparités sociales évoquées par le Premier ministre dans son discours devant le Parlement et qui conduisent à deux mondes juxtaposés et contigus ,  d’un côté, le monde de la pauvreté absolue et, de l’autre, celui de la richesse et du luxe absolus. « Une situation qui illustre parfaitement « la pyramide de la répartition des richesses (…) et qui menace d'exploser à tout moment »

Abdelghani Bousta poursuit son article, rappelant que face aux choix antipatriotiques dominants et aggravant la fracture sociale, les forces vives de notre pays, « n’ont cessé de résister et de réagir, sans jamais se résigner, que ce soit dans le domaine économique lui-même ou, plus généralement, dans les domaines social, associatif et politique ». Ce sont ces combats menés de longue date qui ont contribué à l’évolution et la structuration de la société civile.

Aussi, face à cette crise structurelle et l’intransigeance du pouvoir, il est urgent pour l’opposition de faire bloc et d’unir les rangs, afin de sauver le pays et de lever les obstacles qui entravent la transformation démocratique . Il énumère trois objectifs pour s’émanciper de la dépendance et qui constituent des objectifs politiques pour « construire dès maintenant — et non demain — une alliance et une unité de lutte, et rassembler autour d’eux toutes les forces politiques, syndicales, sociales, de défense des droits et culturelles… » :

  •  La révision globale de la Constitution pour l’établissement des fondements d’un État de droit et « l’instauration du principe selon lequel le Premier ministre et le gouvernement sont désignés par la majorité parlementaire issue des urnes, ainsi que du principe de la responsabilité du gouvernement devant le Parlement. 
  • L’annulation des résultats des élections de 1993 au regard des fraudes, et de l’intervention du ministère de l’intérieur.  
  • Le Parachèvement de l’acquis de l’amnistie générale en faisant toute la lumière sur le sort des disparitions forcées, en libérant les détenus politiques encore en détention … 

« Sans l’instauration des fondamentaux de la démocratie — condition nécessaire pour passer de l'ère des sujets à celle de citoyens responsables et émancipés — la crise politique continuera de se développer et de s’aggraver. Le remplacement ou la rotation des ministres, ainsi que le remaniement ou l'ajustement des gouvernements et des majorités parlementaires, ne seront d'aucune utilité tant que l'on reste dans le cadre d'un système historiquement dépassé. »

Pour Abdelghani Bousta, le choix s’impose entre deux alternatives, « sans troisième voie possible ».

-   Soit le maintien de la politique officielle menée par le pouvoir monarchique depuis l’indépendance octroyée qui utilise le jeu « factice de la démocratie »

- Soit la réalisation du changement démocratique qui ouvrira le chemin vers le progrès, le développement et la démocratie.

Cependant, ajoute-t-il, « le facteur temps ne joue pas en faveur de la démocratie (…). Plus les choix et les politiques actuels perdurent, plus les problèmes économiques et sociaux s'acheminent vers un point de non-retour, rendant l'enjeu de la transition démocratique toujours plus coûteux, lourd et périlleux ». 

Là est, selon lui, la responsabilité historique qui incombe à l’ensemble des démocrates sincères et l’importance historique d’unifier le combat de toutes les forces vives dans le cadre d’une lutte démocratique de grande ampleur. Et ce, en plaçant au-dessus de toute autre considération, les intérêts de la nation et du peuple. 

Et l’échec des négociations dans la recherche d’une conciliation et d'accords pour une alternance est une conjoncture politique qui permet  l’établissement  « d’un large front national démocratique regroupant toutes les composantes et toutes les forces démocratiques, qu’elles soient partisanes  ou non, sur la base d’un programme de front cohérent ». 

Cela, ajoute-t-il, tout en étant pleinement conscients que « l’un des principaux obstacles à la constitution d’un front large de cette nature réside encore dans l’influence de la politique du pouvoir au sein de certains partis. »

    La convergence de tous les facteurs de cette union en faveur du changement démocratique, conclut-il, n’est pas à l’abri   de facteurs susceptibles de faire avorter ce processus et « d’un nouvel "  Aix-les-Bains", d’une nouvelle opération d’avortement de la démocratie (…) qui retarderait une fois encore la libération et l’émancipation ». 

 

 

Il y a trente et un an que cet article a été publié. Il est évident que des évolutions certaines ont traversé le processus électoral ainsi que l’ensemble du mouvement progressiste. Ce depuis les premières élections législatives de 1963 auxquelles tous les Partis de gauche ont participé même si les principaux partis et le principal syndicat ( UNFP- PCM et UMT) avaient boycotté le référendum constitutionnel en décembre 1962.

Aux élections de 1993 auxquelles se réfère cet article,  la plupart des partis d’opposition avaient participé aux élections à l’exception du PADS qui avait appelé au boycott. En pleine campagne électorale, des militants du PADS furent arrêtés dans plusieurs villes (Rabat, Marrakech,Fes, Ifni…)  et ses meetings, interdits. Depuis 2007, il participe aux élections législatives à l’exception de 2011:  après avoir boycotté le référendum sur la révision constitutionnelle de juillet 2011, il ne participera pas aux élections législatives, porté - comme ce fut le cas du PSU - par le Mouvement de protestations et de revendications tant sociales mais aussi politiques du  Mouvement du 20 février. Quant au Parti Annahj Addimocrati, il a boycotté toutes les élections depuis sa création en 2006.

Aujourd’hui, et depuis quelques années,  les nouvelles coalitions de gauches qui se sont formées ainsi que l’organisation des élections, changent  le visage  de ces processus. Le temps impose des modifications au regard des évolutions tant politiques que médiatiques, technologiques etc.

Dans une interview de 1996, Abdelghani Bousta disait que « le véritable débat politique marocain semble davantage porter sur les conséquences sociales du modèle économique que sur la remise en cause des grandes orientations stratégiques du royaume », tout acquis ne pouvant qu’être  valorisé.

Les différentes protestations dont celles, ces dernières années,  du Hirak du Rif et des jeunes de GenZ ainsi que les drames cette année de Sebta, témoignent de cette fracture sociale;  des chants protestataires s’accentuent contre la corruption et la servitude que la campagne électorale de l’opposition aborde, soulevant aussi  la question des detenus politiques.

Aborder ces questions lors de la campagne électorale actuelle, c’est aussi mettre en lumière le maintien depuis notre indépendance d’ «  une logique de dépendance » comme on le lit dans cet article. Une dépendance accrue avec les Etats-Unis et, depuis 2020, avec Israël suite à la signature des accords d’Abraham et à l’ouverture conjointe des ambassades au Maroc et en Israël ; une situation qui suscite régulièrement de vives contestations et protestations  de la part de la population et des forces progressistes de notre pays.

Cette dépendance accrue, conjuguée à une dette  de plus en plus importante ( près de 72% de notre PIB), ne  nous rappelle-t-elle pas les débuts de 1900 quand la dette avait  ouvert la porte à la colonisation française ?

Quant au texte constitutionnel, qui n’est - malgré les déclarations officielles -, «ni démocratique, ni parlementaire et ni social» au regard de la situation de dépendance et de pauvreté d’une large frange de la population, nécessite comme le relève et le souligne cet article, une révision fondamentale et en profondeur pour s’articuler à ces qualificatifs. C'est une responsabilité historique qui incombe à tout démocrate, qu'il soit adhérent ou non  à un parti.

Le texte constitutionnel, légèrement modifié en 2011 sous la pression de la rue et les revendications du mouvement du 20 février, - notamment sur la question relative à  l’instauration du principe selon lequel le Premier ministre est désigné par la majorité parlementaire issue des urnes -, réserve au Roi le rôle principal au centre de l'architecture institutionnelle. L’exécutif est partagé entre le chef du gouvernement et le Roi : « au Maroc, l’exécutif véritable est exercé par  le roi, le gouvernement  assurant plutôt la marche de l’administration . » disait Abderrahim Berrada en 2013.

 Comment affirmer que la constitution est « démocratique » quand - et nous sommes en 2026 -, elle met en garde à ne pas dépasser les lignes rouges que seraient «  les atteintes graves  aux institutions sacrées ».  Des lignes rouges souvent utilisées pour bâillonner la liberté d’expression. 

Les évolutions et les volontés actuelles d’un rassemblement de toutes les forces progressistes de la gauche sont actées. Quelles que soient les divergences, le fait qu’existe la volonté de se rassembler et de faire évoluer ce front de gauche est en soi positif.

Même si, comme le rappelle Abdelghani Bousta dans cet article « « l’un des principaux obstacles à la constitution d’un front large de cette nature réside encore dans l’influence de la politique du pouvoir au sein de certains partis. ». 

 

Le chemin est certes long et épineux mais c’est probablement le seul.

 

Hayat Berrada-Bousta
Pour Maroc Réalités

Septembre 2026