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مغرب الوقائع

Mehdi Ben Barka et la Réforme agraire au Maroc

En Janvier 1962, un séminaire international a été organisé à Paris à la Maison du Maroc – Cité Internationale sur le thème de la Réforme agraire dont les actes furent édités par François Maspéro en 1963. Les Editions Scientifiques de Pologne ont reproduit  en 1964 certaines interventions de ce séminaire dont celle de Mehdi Ben Barka sur les conditions de la Réforme agraire au Maroc.

La présence de plusieurs pays et personnalités à ce séminaire  sera soulignée par Mehdi Ben Barka au regard de  l’intérêt des échanges d’expériences diverses de réforme agraire dans des pays comme la Chine, le Moyen-Orient, l'Amérique Latine ou l'Inde : « nous avons pu sentir quels étaient les problèmes que soulevait cette réforme agraire et quelles étaient les causes de son succès ou de son échec (…) et   analyser quelles étaient les caractéristiques de telle ou telle tentative d'aménagement, de modernisation, d'amélioration agraire, et ce que nous pouvons en tirer comme bénéfice, soit des échecs subis, soit de l'héritage positif que chaque expérience a laissé derrière elle.»

Avant d’aborder le projet en lui-même, Mehdi Ben Barka souligne que sur les deux types d’agriculture (l’une traditionnelle, l’autre moderne) existant alors au Maroc, le secteur moderne dominant appartient principalement aux colons français. En ce qui concerne les propriétés marocaines, il en donne ensuite des précisions chiffrées par secteur (le secteur agraire représentant 60% alors que le secteur industriel et minier 23% et le tertiaire 17%) et par région. Il  rappelle enfin que près de ¾ de la population marocaine vit dans les campagnes et de la terre et que « les sondages qui ont été faits montrent que 90 pour cent des familles vivant dans les campagnes ne possèdent pas de terre ou possèdent moins de 2 hectares ».

La question de la réforme agraire, selon lui,  n’est pas isolée des questions politiques, sociologiques et culturelles. Il faut aussi tenir compte de  « l'attitude des paysans dans leur ensemble et par groupes sociaux vis-à-vis de telle ou telle mesure qu'il faudra entreprendre pour réaliser cette réforme agraire. » Ainsi, toute réforme agraire « devra englober tous ces problèmes. »

 

Un projet de réforme détourné de ses objectifs

      Selon Mehdi Ben Barka le projet initial de réforme agraire dans le plan quinquennal élaboré par Abderrahim Bouabid pendant le gouvernement Abdellah Ibrahim (1958-1960) a été détourné de ses objectifs. Il fait, alors, une analyse comparative de ce plan initial avec le Plan  définitif et souligne que dans ce dernier,  adopté par dahir (décret royal) le 7 novembre 1960 « il ne s'agit plus de réforme agraire, il s'agit de "réforme agricole” ». Ainsi, l’Etat intervient dans un soutien technique, financier…à l’agriculture mais ne fait pas « une remise en cause des structures agraires. »

Or, pour Mehdi Ben Barka, au-delà d’une aide financière nécessaire, il s’agit de mettre en place des formes d’exploitation adaptées aux réalités marocaines et qui seraient compatibles avec le progrès agricole. Cet objectif fut supprimé du plan quinquennal élaboré par la gauche et « le Plan officiel tel qu'il a été publié suppose le maintien des liens féodaux» Il n’y a plus, en conséquence, selon Mehdi Ben Barka la répartition de la terre ni les nouvelles formes d’exploitation qui supprimaient « les formes d’exploitation de l’homme ». L’Etat contrôle à lui seul les transactions des terres de colonisation par droit de préemption.

Le  pouvoir, selon lui,  entame un recul politique depuis 1960. Ce  recul  s’éloigne progressivement des objectifs de la libération nationale et foule aux pieds l’engagement des masses populaires qui, au-delà de l’indépendance politique, se sont battues  pour l’amélioration de leurs conditions de vie. « Si au lendemain de l'Indépendance nous avons assisté à cette vague d'enthousiasme qui a déferlé sur l'ensemble du pays, cela signait enfin l'édification d'une société nouvelle qui, au fond, est notre travail pour la mise en valeur du pays, un désir de mieux être. »

 Mehdi Ben Barka,  en tant que Président de l’Assemblée Nationale Consultative (1957 – 1959) ainsi que le gouvernement de gauche de Abdellah Ibrahim (1958 – 1960) avaient insisté sur la nécessité d’une véritable réforme agraire. Il souligne dans cette intervention à Paris ce qu’il rappelait en 1962 dans son projet pour le second congrès de l’UNFP   ce qu’il a nommé « le coup d’Etat » de mai 1960 dans le déroulement de « la Révolution Nationale » : «  un véritable coup d’arrêt a été infligé au Mouvement de Libération Nationale : c’est un coup d’Etat déguisé qu’a subi le Maroc et qui, au lieu de laisser un pouvoir partagé entre les forces populaires qui avaient réalisé l’indépendance et les forces de conservation a opéré un transfert de pouvoir au profit des seules forces antipopulaires. » 

Si le Plan final pour une véritable réforme agraire n’a  pris en compte  ni les aspirations de  ceux-là même qui ont amené l’Indépendance au Maroc, ni la nécessité de l’édification d’une société nouvelle libérée du système colonial, c’est que, précisera-t-il, « le pouvoir n'a pas été pris par les masses qui ont lutté pour cette indépendance. »

 

La Commune Rurale, instrument institutionnel préalable à la Réforme agraire

Mehdi Ben Barka souligne le rôle d’une véritable commune rurale, « comme cellule de base de vie démocratique et  de développement économique ». Ce rôle essentiel  sera détourné de ses objectifs. Le pouvoir, selon lui a ignoré volontairement cette question dans le texte initial pour une véritable réforme agraire alors que tous les efforts depuis 1957 s’étaient attachés à organiser, éduquer les masses populaires pour qu’elles puissent être au rendez-vous de la réalisation de « la commune rurale comme un instrument de promotion et de libération du fellah [paysan], comme un instrument de révolution sociale. »

En effet, en juillet 1957, dans le projet et la réalisation du chantier de la Route de l’Unité, la Commune Rurale devait être la base même de la vie démocratique du pays nouvellement indépendant. Ce sont pour Mehdi Ben Barka des batailles menées depuis l’Indépendance au même titre que celles menées en 1959 dont la mise en place de la Banque d’émission qui permettait que le pays soit véritablement indépendant.

Pour la mise en place de la commune rurale, le Plan initial optait pour le scrutin de liste qui « permettait de constituer des équipes conscientes à la base du pays pour pouvoir mobiliser les masses, pour qu'elles réalisent par elles-mêmes leurs aspirations. » Après consultation des organisations populaires syndicales et politiques, la majorité, déclara-t-il  à ce séminaire,  était pour le scrutin de liste. Mais c’est le scrutin uninominal à un tour, faisant jouer les personnalités et non les institutions, qui sera retenu « par le “ fait du prince ” dans le sens littéral de l’expression». Ce mode de scrutin «a permis aux notables locaux de tourner la réforme communale à leur avantage et de reprendre une place qui allait leur échapper

Au vu du détournement des objectifs d’une véritable réforme agraire par le Palais et les notables féodaux, Mehdi Ben Barka dira lors de ce séminaire : « il appartient à la Révolution Nationale dont nous sommes l'avant-garde de la réaliser. »

 

Comment réaliser cette réforme agraire ?

C’est, selon Mehdi Ben Barka «  une affaire de lutte », identique au combat pour l’industrialisation et l’organisation démocratique du Maroc. Il faut tenir compte de la globalité de cette lutte : qui travaille la terre ? Qui en bénéficie ?  Quels rapports entre cette réforme et l’économie du pays ?

Il énumère, alors, les impératifs dont une réforme agraire véritable  doit tenir compte :

  • La récupération des terres en supprimant « les formes d'exploitation féodale, semi féodale et capitaliste. » Laisser les terres coloniales qui occupent le 1/3 de la superficie et ne tiennent compte que de leur profit est une dépendance qui « influe sur la politique du pays et entame sa souveraineté» Plus loin, il affirmera : « La véritable réforme agraire, solution de la misère des campagnes est inséparable de la destruction totale du régime colonial. »
  • La récupération des terres acquises par «  abus de pouvoir » : « Pour nous », dira-t-il, «  ce n'est pas un problème de nationalité qui se pose, ce n'est pas le colon étranger qui est frappé parce qu'il est colon, mais toute terre qui a été obtenue par abus devra revenir aux masses paysannes sans indemnisation. » Cela nous rappelle ce qu’il disait en juillet 1958 dans son intervention devant les cadres et militants du Parti de l’Istiqlal  « Vers la construction d'une société nouvelle » : «  Notre indépendance ne suffit pas à changer le chapeau occidental par le " terbouche " marocain ».

 

Mais cette récupération des terres et leur redistribution aux familles paysannes les plus pauvres n’est pas une fin en soi pour réaliser la réforme agraire. Il ne s’agit pas, selon  Mehdi Ben Barka, d’accorder « une prime d’assurance » sans changer le système agraire dominant. La réforme agraire n’est pas terminée pour autant car « les conditions de la vie rurale n'en restent pas moins caractérisées par la même misère et les mêmes formes d'exploitation. » Il est nécessaire de ne pas s’arrêter à cette répartition et « battre le fer tant qu’il est chaud » pour ne pas retomber dans les mêmes conditions de polarisation et d’exploitation antérieures.

« Seule  la socialisation de l'agriculture, dira-il, permet d'éviter ce double danger. (…) Il faudra adapter des solutions aux situations particulières et en veillant toujours à respecter les lois du développement économique et social.

Cette socialisation repose sur un travail d’éducation qui sera long et devra tenir compte des habitudes culturelles dans le monde rural pour que tous adhèrent et participent à cette réforme. Or, dira-t-il, les paysans « auront subi, pendant des années et des années auparavant l'exploitation féodale ou capitaliste, la misère et l'oppression, ils auront acquis des habitudes tenaces des petits exploitants et seront enclin à maintenir sans le vouloir certains liens subtils de dépendance patriarcale qui en feront les victimes de ceux qui voudront les exploiter. »

Mehdi Ben Barka insiste sur la nécessité des paysans à participer à l’organisation comme la décision de cette socialisation grâce au travail d’éducation car les ordres qui viennent d’en haut ne peuvent apporter de transformation ni au niveau agraire ni au niveau économique, social et culturel : « Il faut amener la conscience du paysan à reconnaître la nécessité de cette transformation. Il faut qu'il en voie les résultats. »

Pour ce travail d’éducation et de prise de conscience, il est nécessaire d’avoir un instrument politique qui puisse organiser les masses populaires ; une structure qui ait la possibilité d’encadrer, d’éduquer, de mobiliser et qui devra  « être l'émanation des aspirations populaires»

Mehdi Ben Barka reprend les idées et convictions qu’il avait exprimées en 1958 dans son intervention devant les cadres et militants du Parti de l’Istiqlal pour la nécessaire  réforme et refonte de ce  Parti ainsi que, quelques mois plus tard après ce séminaire à Paris,  dans ses propositions pour le second congrès de l’UNFP de mai 1962 relatives au  « qui sommes-nous » et à « l’Instrument».

 « Cet organe », dira- t-il lors de ce séminaire à Paris, « n'est pas un cadre figé, mais un cadre qui doit répondre aux besoins du peuple dans les différentes phases de sa lutte. » Certes, le Mouvement National et la Résistance ainsi que l’ALN ont réussi à libérer le Maroc du joug colonial. Toutefois, pour Mehdi Ben Barka, cette libération politique n’est pas une fin en soi mais le jalon sur lequel doit se perpétuer et se pérenniser le combat pour l’égalité et la justice. « La révolution »,  dira- t-il «  dans son sens social, dans son sens économique doit continuer, doit se poursuivre sous une forme ou sous une autre. »

 

Elle se poursuit toujours. Aujourd’hui, s’il y a effectivement une modernisation dans le monde agricole marocain, les conditions de vie des ouvrières et ouvriers n’ont pas évolué. Des femmes et des hommes « s’organisent et combattent quotidiennement  pour arracher leurs droits et sauvegarder leur dignité ».

Cette intervention de Mehdi Ben Barka, aussi précise que chiffrée sur les problèmes agraires au Maroc, est une intervention essentiellement politique. Elle revendique la nécessité de justice sociale et de démocratie dans l’écoute et la participation des masses populaires déçues par le refus du pouvoir d’une solution véritable du problème agraire. C’est un Manifeste pour la transformation de la société sur la base  de choix socialistes et de démocratie en faisant participer le peuple dans ces démarches au niveau de la conception et de l’exécution.

Cette dimension de choix révolutionnaire dans la pensée et action de Mehdi Ben Barka se retrouve dans la dernière phrase de son intervention : «  en définitive au Maroc comme en Algérie, ce n'est pas une réforme agraire que nous aurons à réaliser, mais une véritable révolution agraire. »

 

Pour Maroc Réalités

Hayat Berrada-Bousta

1er Mai 2020

Fiche de lecture traduite en arabe par Mounaim Ouhti et publiée dans le journal Attarik n° 329 du12 mai 2020.